Pourquoi il est logique pour RYAM de fermer Témiscaming
La fermeture menace 425 emplois, mais elle s'inscrit aussi dans une stratégie de désengagement amorcée bien avant les nouveaux tarifs américains.
À première vue, l'annonce ressemble à une catastrophe industrielle classique.
Rayonier Advanced Materials, ou RYAM, suspendra les activités de son usine de Témiscaming à compter du 15 septembre. L'entreprise attribue cette décision aux tarifs douaniers américains. Quelque 425 emplois sont menacés, après la perte de 275 autres postes lors de l'arrêt de la production de cellulose de haute pureté en 2024.
Source : TVA Abitibi-Témiscamingue, 26 août 2026
Mais vue depuis le siège social de RYAM, à Jacksonville, la décision est rationnelle.
Cela ne signifie pas nécessairement que l'usine ne vaut plus rien. Cela peut simplement vouloir dire qu'elle ne vaut plus assez pour son propriétaire actuel.
La fermeture n'a pas commencé avec les tarifs
Les tarifs constituent l'élément déclencheur déclaré de la fermeture temporaire. Ils ne semblent toutefois pas être à l'origine de la stratégie.
La chronologie est révélatrice.
En 2021, RYAM vend ses scieries et ses activités de papier journal à GreenFirst pour environ 214 M$ US. Elle conserve néanmoins Témiscaming et conclut avec GreenFirst une entente de vingt ans pour approvisionner le complexe en copeaux et en fibre résiduelle.
Source : RYAM, transaction GreenFirst, 12 avril 2021
En octobre 2023, RYAM engage Houlihan Lokey — banque d'investissement américaine d'envergure mondiale, classée no 1 mondiale en 2025 par nombre de transactions de fusions-acquisitions selon LSEG — pour explorer la vente des activités de carton et de pâte à haut rendement de Témiscaming. L'objectif déclaré est déjà de rembourser de la dette et de réduire le levier financier.
Source : RYAM, mandat de vente, 13 octobre 2023 Source : classement LSEG publié par Houlihan Lokey
En 2025, RYAM confie à AFRY une étude de l'ensemble des actifs du complexe. Dans sa présentation aux investisseurs du troisième trimestre, la société annonce son intention de rétablir la rentabilité de Témiscaming afin de positionner les activités pour une cession en 2026. Son objectif corporatif est explicite : vendre le carton et la pâte à haut rendement pour devenir une entreprise principalement concentrée sur la cellulose de spécialité et les biomatériaux.
Source : présentation de RYAM, troisième trimestre 2025
Puis, en avril 2026, RYAM lance une révision formelle de toutes ses options stratégiques après avoir reçu des manifestations d'intérêt non sollicitées. Une vente partielle ou complète, un investissement stratégique, une fusion ou une autre combinaison sont officiellement envisagés.
Source : RYAM, révision stratégique, 20 avril 2026
La conclusion analytique est donc plus précise que « les tarifs ont fermé l'usine » : les tarifs semblent avoir accéléré une stratégie de désengagement amorcée plusieurs années auparavant.
Pourquoi fermer peut être logique pour RYAM
RYAM n'évalue pas Témiscaming uniquement selon le nombre d'emplois, son importance régionale ou son histoire. Elle l'évalue selon sa contribution à la rentabilité, à la dette et à la stratégie globale du groupe.
Or, les résultats se sont détériorés.
À l'automne 2025, RYAM prévoyait pour Témiscaming un BAIIA négatif de 14 M$ US, comparativement à une performance historique d'environ 30 M$ US. Au deuxième trimestre de 2026, les activités de carton et de pâte à haut rendement ont généré 75 M$ US de ventes, mais une perte d'exploitation de 27 M$ US. Cette perte comprenait une dépréciation comptable de 13 M$ US; elle reflétait aussi la baisse des prix, un arrêt planifié et du temps d'arrêt lié au marché.
RYAM signale simultanément une nouvelle capacité de carton aux États-Unis, une surabondance de pâte à haut rendement en Asie et une demande mondiale plus faible.
Source : résultats de RYAM, deuxième trimestre 2026
En 2025, les exportations vers les États-Unis provenant des activités canadiennes de RYAM représentaient 133 M$ US. Le gouvernement fédéral confirme maintenant l'imposition par Washington de tarifs pouvant atteindre 50 % sur 27,6 G$ CA de marchandises canadiennes, les pâtes et papiers figurant parmi les secteurs touchés.
Source : rapport annuel 2025 de RYAM Source : ministère des Finances du Canada, 25 août 2026
Pour une entreprise endettée qui veut simplifier son portefeuille, maintenir une usine déficitaire afin d'alimenter un marché américain devenu plus coûteux peut être irrationnel. La fermeture temporaire peut ralentir les pertes, préserver les liquidités et conserver l'actif pendant la révision stratégique.
Cette interprétation demeure une analyse de la séquence publique, et non la preuve d'un plan secret ou d'une vente à rabais déjà négociée.
Ce que RYAM pourrait ne plus valoriser
Témiscaming n'est pas seulement une ligne de production déficitaire.
Le complexe possède une capacité annuelle déclarée de 180 000 tonnes de carton et de 290 000 tonnes de pâte à haut rendement. Il comprend des installations industrielles, des infrastructures énergétiques, une main-d'œuvre spécialisée et une entente de fibre qui s'étend jusqu'en 2041.
Cette entente avec GreenFirst peut sécuriser un intrant. Elle constitue aussi une obligation : RYAM évaluait ses engagements restants à environ 203 M$ US, soit approximativement 13 M$ US par année jusqu'en 2041. Ce qui ressemble à un avantage d'approvisionnement pour un acheteur capable d'utiliser la fibre peut devenir un passif pour un site à l'arrêt.
Source : rapport annuel 2025 de RYAM
Mais l'élément le plus intéressant est peut-être l'énergie.
En 2012, Tembec a lancé à Témiscaming un projet de cogénération de 190 M$ CA. Le montage comprenait 105 M$ CA de nouvelle dette — dont un prêt de 75 M$ CA d'Investissement Québec — et 85 M$ CA provenant des flux de trésorerie de l'entreprise.
Hydro-Québec a signé un contrat de vingt-cinq ans permettant l'achat d'un maximum de 50 MW, à un prix initial de 10,6 ¢/kWh au 1er janvier 2012, indexé annuellement à l'inflation canadienne.
Source : Hydro-Québec, 16 mars 2012 Source : financement publié par Tembec
À titre d'ordre de grandeur seulement, une indexation mécanique du prix initial placerait la valeur brute théorique du contrat autour de 65 M$ CA par année en dollars de 2026 si les 50 MW étaient livrés continuellement.
Ce calcul n'est ni le revenu réel ni le bénéfice de la centrale. Il ne tient pas compte des arrêts, de la consommation interne, du combustible, des coûts d'exploitation, des restrictions contractuelles, des modifications possibles au contrat ou du volume réellement livré. Il démontre néanmoins pourquoi le contrat d'électricité doit être examiné comme un actif industriel à part entière.
Témiscaming ne « deviendrait » donc pas soudainement une usine de cogénération. La cogénération fait déjà partie du système économique du complexe. La question est de savoir si elle peut soutenir une nouvelle configuration industrielle après l'arrêt de la cellulose de haute pureté.
Un propriétaire canadien ne réglerait pas tout
C'est ici que l'hypothèse d'une reprise canadienne devient intéressante — et plus exigeante.
Changer le propriétaire ne change pas l'origine douanière du produit. Du carton fabriqué à Témiscaming demeurerait un produit canadien à son entrée aux États-Unis, même si l'usine appartenait à une entreprise canadienne, à Investissement Québec ou à un consortium québécois.
Un nouvel acheteur ne pourrait donc pas simplement remettre l'usine en marche et reproduire le modèle précédent. Il devrait modifier une partie de l'équation :
- sécuriser davantage de clients canadiens ou alliés;
- remplacer une partie des volumes destinés aux États-Unis;
- obtenir des engagements commerciaux de transformateurs et de clients d'ancrage;
- valoriser correctement la production d'électricité;
- réduire les coûts fixes et logistiques;
- cibler les produits où Témiscaming possède un avantage défendable;
- négocier le transfert du contrat d'électricité, des permis, de l'entente de fibre et des actifs grevés par les prêteurs de RYAM.
La réponse canadienne aux tarifs pourrait créer une fenêtre : Ottawa prévoit des contre-tarifs qui visent notamment des produits américains du secteur des pâtes et papiers. Une meilleure position relative sur le marché intérieur n'est toutefois pas une commande. Avant de parler de sauvetage, il faut savoir quels clients sont prêts à acheter, quels volumes ils peuvent absorber et à quel prix.
À quoi ressemblerait une reprise crédible?
Une reprise crédible ne devrait probablement pas réunir quinze fonds égaux qui se renvoient la responsabilité.
Elle demanderait plutôt :
- un opérateur industriel responsable de l'usine;
- un investisseur principal assumant le contrôle et une part significative du risque;
- deux à quatre partenaires financiers;
- des clients d'ancrage liés par des engagements commerciaux;
- une structure distincte, si nécessaire, pour les actifs énergétiques;
- une participation publique conditionnelle, plafonnée et protégée par des garanties.
Investissement Québec possède déjà un précédent direct à Témiscaming : son prêt de 75 M$ CA avait contribué au financement de la cogénération. Cela ne signifie pas qu'IQ souhaite acheter l'usine aujourd'hui. Cela démontre que les institutions québécoises connaissent ce type d'actif et certains des mécanismes financiers pouvant le soutenir.
À ce jour, aucune preuve publique ne permet d'affirmer qu'Investissement Québec, la CDPQ, le gouvernement du Québec ou un industriel canadien négocient l'acquisition du complexe. Il existe néanmoins un processus stratégique officiel et des parties intéressées selon RYAM. L'hypothèse d'une transaction est donc plausible; son acheteur, son prix et ses conditions demeurent inconnus.
La première décision n'est pas d'acheter
Québec ne devrait pas encore décider s'il veut acheter ou sauver Témiscaming.
Il devrait décider s'il veut savoir ce que Témiscaming vaut réellement.
Une vérification diligente indépendante devrait notamment établir :
- le périmètre exact des actifs offerts;
- la propriété et l'état des installations énergétiques;
- la transférabilité et l'économie nette du contrat avec Hydro-Québec;
- les besoins de remise en marche et de modernisation;
- les obligations environnementales;
- les contrats de fibre et leurs conditions d'assignation;
- les sûretés détenues par les prêteurs;
- les clients actuels et les marchés de remplacement;
- le fonds de roulement nécessaire;
- la capacité de retenir la main-d'œuvre pendant l'arrêt.
La décision raisonnable n'est pas encore d'engager des centaines de millions de dollars publics. Elle serait d'obtenir rapidement les données permettant de déterminer si un opérateur qualifié peut construire un plan commercial finançable.
Plus l'arrêt se prolonge, plus les clients trouvent d'autres fournisseurs, plus les travailleurs quittent la région et plus les équipements risquent de perdre de la valeur. La valeur industrielle peut disparaître avant que la décision publique soit prise.
La vraie question
Il est logique pour RYAM de fermer Témiscaming.
L'entreprise veut réduire son endettement, sortir du carton et de la pâte à haut rendement, concentrer ses capitaux dans la cellulose spécialisée et éviter de produire à perte dans un environnement commercial détérioré.
Mais la logique financière de RYAM n'est pas nécessairement celle du Québec.
Un complexe peut être non stratégique pour son propriétaire et demeurer important pour son territoire. Il peut être déficitaire dans un portefeuille mondial tout en retrouvant une utilité avec d'autres clients, une structure de capital différente et une meilleure valorisation de son énergie.
Cela ne prouve pas que Témiscaming doit être rachetée.
Cela démontre qu'il serait imprudent de confondre la décision rationnelle de RYAM avec une preuve que l'actif ne vaut plus rien.
La question n'est donc plus seulement de savoir pourquoi RYAM ferme. Elle est de savoir si Témiscaming pourrait valoir davantage pour un autre propriétaire.
Analyse Québec2035 au 27 août 2026. Les données financières de RYAM sont présentées en dollars américains lorsqu'indiqué. Le calcul du contrat d'électricité est un ordre de grandeur brut, non un revenu vérifié. Aucun acheteur précis ni aucune intervention gouvernementale ne sont établis par les sources publiques consultées.